BRUIT NOIR

Le premier album de Bruit Noir avait été un choc. Le duo formé par Pascal Bouaziz (textes, voix) et Jean-Michel Pires (musiques, sons) n’avait rien de commun. On les connaissait bien sûr comme membres de Mendelson, groupe en activité depuis 1997, fer de lance d’un rock français intelligent, vénéré par la critique et de trop rares fans. Mais on ne s’attendait pas à ça. Une déferlante de textes rageurs, misanthropes, tellement désespérés qu’ils en devenaient drôles, sur fond de sons de percussions et de cuivres métalliques, durs, asphyxiants. Ce n’était ni du rock (pas de guitares, même pas vraiment de mélodies, à côté Suicide, c’était Elli & Jacno), ni vraiment du rap – le phrasé échappant aux lieux communs du genre, les textes aussi – ni bien sûr de la chanson française (mort de rire). C’était autre chose, et c’était bon. 

Puis les concerts avaient été de vraies surprises. Ça tournait parfois au stand-up. Bouaziz faisait rire les salles avec de grandes tirades délirantes. Après les avoir mises très mal à l’aise, bien sûr : il faut avoir assisté à la présentation de « La Province » en province pour comprendre ce qu’humour noir veut dire, quand il commençait par surjouer le parisien condescendant : « On sait que c’est dur pour vous, on est venu vous apporter un peu de culture. » 

Le succès critique a été incontestable. Le succès tout court, on y reviendra… 

Ensuite, Bouaziz, en pleine furie créatrice, avait sorti un album solo, Haikus, de toute beauté, aussi calme, épuré, mélodique, que Bruit Noir était énervé, saturé, atonal. Joie de la diversité. Le succès avait été… comment dire ? Confidentiel ? Les happy fews qui suivent Mendelson étaient au rendez-vous, bien sûr. Comme toujours. Les autres ? Occupés à découvrir une énième nouvelle vedette de la nouvelle nouvelle chanson française, probablement. 

Et puis, en 2017, Mendelson avait fait son grand retour avec un disque coup de poing, Sciences Politiques, qui voyait Bouaziz adapter de grandes chansons politiques anglo-saxonnes en français. C’était superbe, fort, dérangeant, enthousiasmant, rock’n’roll et intelligent.

Autant dire qu’on n’en a pas trop entendu parler. La presse, bien sûr, a vanté la démarche. Les radios ont jeté un voile pudique sur l’affaire. Les salles ont proposé quelques dates éparses. Les Français ont élu Macron. 

Que pouvait faire Bouaziz de toutes ces expériences ? Une chanson, bien sûr. Elle s’appelle « Le Succès » et elle ouvre le deuxième album de Bruit Noir, dont on doutait plus ou moins de l’entendre un jour – même si le projet a été présenté au départ comme une trilogie. 

Et là, ça fait mal. Ceux qui trouvent que Bruit Noir embarrasse parfois les auditeurs feraient mieux de ne pas écouter ce deuxième album. Car Bouaziz et Pires poussent le bouchon encore plus loin, là où tout le monde se dit que c’est un peu trop loin, quand même. On ne croyait pas ça possible. Ils l’ont fait. 

Dès l’intro, on comprend que ça va dézinguer sévère. C’est un cri de désespoir hilarant. « Encore un album pour que dalle, » fait la voix de Bouaziz trafiquée. Et c’est parti. Il s’en prend à tout le monde, tout en parlant de lui-même, c’est encore une méta-chanson, à l’image de « Requiem pour Pascal Bouaziz », le formidable titre d’ouverture du premier album. Il déballe tout. L’insuccès de Bruit Noir. La responsabilité des journalistes. Des radios. Des festivals. Sauf qu’il fait ce que personne n’ose jamais faire : il cite des noms ! Jean-Daniel Beauvallet peut être fier de figurer ainsi dans le texte d’une chanson, qui dit, entre autre (on ne va pas tout vous dévoiler, ça serait dommage) : « Manœuvre a assassiné le rock français, les Inrocks ont cloué le cercueil. » 

Vas-y, l’attaché de presse, au boulot, maintenant, demande une chronique de l’album. Encore un disque qui va être « Coup de cœur dans le blog à ta sœur. »Bruit Noir mord la main qui le nourrit (si peu) ? Non, il met juste un coup de pied dans la fourmilière. Et advienne que pourra. 

La suite est à l’avenant. Les « chansons » – comment les nommer autrement ? Poèmes sonores ? – sont entrecoupées d’interludes appelés « M1 », « M2 », etc. Des bruits enregistrés dans le métro, sonneries, portes qui se ferment, conversations futiles, et Bouaziz qui lâche de ci de là une petite phrase drôle et intrigante. 

« Paris », pour Daniel Darc, bien sûr, en référence à « la seule bonne chanson qu’il ait jamais écrite. » Bouaziz égratigne le mythe. Ça va en défriser plus d’un. Et il s’en prend à Paris, évidemment, « capitale de la mode, ville de merde. » C’est noir, c’est bon, c’est vrai. 

« L’Europe » (« C’était une belle idée. Enfin c’est ce qu’on m’a dit de penser… ») : encore plus horrible, il ne respecte rien, même pas Jeanne Moreau, mais quel plaisir de tout mélanger et de tout balancer. Il dit simplement le monde comme il est : laid, uniformisé, aseptisé, odieux pour l’homme, insensible, « épilé comme les sexes »… Et termine par un hommage à Arno et TC Matic, en passant. Putain, putain. 

Mais Bruit Noir sait aussi évoquer la beauté du monde. Comme avec « Romy », une chanson d’amour. Il se reprend vite avec « Les Animaux sauvages » (« Tarkovski, c’est un peu osé comme référence ? »). Et cogne sur tout ce qui ne bouge pas, comme sur le premier album qui évoquait pêle-mêle la sécu, le low cost ou les abattoirs. Ici, « Des Collabos ». Un texte au vitriol qui vous fait réfléchir à ce que vous êtes. « Nous sommes des collabos. » Vinci, facebook, réformes, progrès, travail… Si on relevait la tête et qu’on disait non ? 

« 1967 », une chanson faussement nostalgique, liste les écrivains de l’époque et compare à ce qu’il nous reste aujourd’hui. Idem en musique : Dylan, Cohen, Miles Davis, Barbara, etc. Qu’est-ce qui reste ? (« à part moi ? » ajoute Bouaziz au troisième degré). « Et je ne te parle pas du cinéma en 1967. Fellini, Visconti… Tout le monde est mort. Mais le plus mort, c’est Pasolini. » 

L’album se termine sur « Partir ». Que faire d’autre ? Baisser les bras ? Hors de question. Croire encore en une société meilleure ? Hum. D’ailleurs, Bouaziz est parti. Loin, en Asie Mineure. En nous laissant ce disque. Puis il est revenu, gonflé à bloc. Pour nous surprendre encore. Dernière note positive, dernier métro, « Bonne Nouvelle », comme un clin d’œil. Un chef-d’œuvre de plus. 

©Stan Cuesta